Comment créer une meute de chiens de protection


En France et depuis plus de 20 ans la prédation du loup sur les troupeaux ne cesse d’augmenter malgré la présence de chiens de protection. Ce constat d’échec est quasi généralisé. Il s’explique par une désinformation généralisée sur le fonctionnement de ces chiens. Le mythe du chien qui travaille seul dans un troupeau quelle que soit sa taille a fait des ravages. Placer un chiot de 8 semaines, parfois moins, seul au milieu d’un troupeau qu’il ne connaît pas et sans contact avec les humains et ses congénères, n’est ni plus ni moins que de la maltraitance.
 
Sur le terrain le travail des chiens – et non DU chien – consiste à établir un périmètre de sécurité autour du troupeau. Ils marquent le territoire avec leurs urines et leurs crottes, et par leurs aboiements, particulièrement la nuit, ils signalent leur présence aux prédateurs. Ils évitent ainsi la plupart du temps toute confrontation directe. Le rôle des chiens est d’empêcher les prédateurs d’approcher du troupeau. Grâce à leur odorat très développé, ils sont capables de les détecter à distance et ainsi de les bloquer. Lorsqu’ils sont correctement utilisés les chiens de protection sont efficaces. Partout dans le monde ils sont reconnus depuis longtemps comme le meilleur moyen de protéger les troupeaux et les prédateurs eux-mêmes puisque les confrontations directes sont extrêmement rares lorsque les chiens sont bien utilisés. Les chiens sont aussi le seul « moyen de protection » capable de s’adapter face aux changements de stratégie des loups.
 
 
C’est quoi l’efficacité des chiens de protection ?
 
Le résultat en termes d’efficacité de protection tient à la combinaison de 6 facteurs :

  • Le patrimoine génétique du chien
  • La méthode d’élevage du naisseur (très importante)
  • La méthode de mise en place
  • Le travail en meutes de chiens structurées
  • L’implication du berger
  • Le suivi du placement

 
Si l’un de ces facteurs est défaillant c’est tout le résultat qui sera défaillant. Les bergers ont besoin de chiens sains, stables et efficaces. Alors comment atteindre cet objectif ?
 
Il est absolument nécessaire de mettre en place des meutes de chiens bien structurées pour faire face aux meutes de loups. La protection se joue essentiellement dans le rapport de force entre ces 2 groupes de canidés. Les chiens âgés et expérimentés, ayant survécu aux rencontres avec les loups, doivent pouvoir transmettre leur savoir aux chiens plus jeunes. Ils sont précieux et de très bons professeurs.

Un jeune chien de protection doit être considéré en apprentissage pendant ses deux premières années au troupeau. Il ne faut pas attendre d'un chiot qu'il ait un comportement de chien adulte. Il est susceptible de faire des erreurs et c'est normal. Le chiot devrait être éduqué par des chiens adultes expérimentés. Si ce n’est pas le cas, c’est au berger de lui enseigner les bons comportements. Les jeunes chiens ne doivent pas être mis en contact avec des agneaux avant l'âge de 2 ans sauf s’ils sont supervisés par un berger. Ils doivent, pendant ce laps de temps, pouvoir régulièrement jouer avec leurs congénères afin de se décharger de leurs excédents d'énergie et de développer des relations sociales avec leurs semblables qu’ils soient chiens de protection, chiens de conduite ou chiens de compagnie de la ferme.

De la nécessité de créer des meutes de chiens de protection

 
Le nombre de chiens à utiliser pour protéger un troupeau est largement sous estimé en France. Ce nombre dépend de plusieurs facteurs :

  • La race de mouton car elle influe directement sur l’instinct grégaire du troupeau. Certaines races comme les Mérinos restent bien groupées d’autres comme les Préalpes du Sud ont tendance à s’éparpiller compliquant de ce fait la tâche des chiens et nécessitant alors la présence de plus de chiens;
  • La topographie du pâturage et sa nature (prairie ouverte, forêt, montagne, plaine) plus ou moins favorables à une approche discrète des prédateurs ;
  • Le comportement des prédateurs notamment des meutes de loups et le nombre de loups dans la meute qui peuvent mettre une pression plus ou moins forte sur le troupeau. Les loups apprennent à attirer les chiens loin du troupeau pour les tuer et parfois même les consommer ;
  • La disponibilité en proies sauvages pour les prédateurs ;
  • Les types de prédateurs présents (loup, ours, lynx, chiens errants ...).

 
Donner un nombre précis de chiens nécessaires à la protection d’un troupeau est un exercice difficile. Des années d’observations et d’échanges avec des collègues utilisateurs dans le monde entier m’ont conduit à proposer la ligne directrice suivante. Dans ce tableau les chiens sont considérés comme « chiens adultes » c’est-à-dire âgés de plus de 2 ans.

  • 2 chiens adultes pour un troupeau (ovins viande) < 100 têtes
  • 3 chiens adultes pour un troupeau (ovins viande) jusqu'à 300 têtes
  • 4 chiens adultes pour un troupeau (ovins viande) jusqu'à 500 têtes
  • 5 chiens adultes pour un troupeau (ovins viande) jusqu'à 700 têtes
  • 7 chiens adultes pour un troupeau (ovins viande) jusqu'à 1000 têtes
  • 8 chiens adultes pour un troupeau (ovins viande) jusqu'à 1200 têtes
  • 10 chiens adultes pour un troupeau (ovins viande) jusqu'à 1500 têtes 

 
Le nombre des chiens peut être diminué ou augmenté selon des circonstances et un environnement qui restent propres à chaque troupeau. Néanmoins face à des meutes de loups établies, tomber en dessous de ces seuils ne peut garantir une protection efficace du troupeau et des chiens eux-mêmes.


Pour l'équilibre de la meute et son efficacité il est bon qu'elle soit composée de mâles et de femelles de différents âges. Les anciens enseignent ainsi aux plus jeunes tout en assurant leur protection. Plus la pression de prédation est forte, plus la proportion de mâles dans la meute doit être importante. Dès lors qu'un chien atteint l'âge de 5 ans il faut penser à son remplacement et intégrer un nouveau chiot. La meute idéale est composée de la façon suivante :

  • Un tiers des chiens doit être très expérimenté (chiens de plus de 5 ans)
  • Un tiers doit être expérimenté (chiens de 2 à 5 ans)
  • Un tiers composé par les jeunes chiens en apprentissage (chiens de 3 mois à 2 ans).

 
Evidemment il est largement souhaitable de mettre en place des chiens de protection AVANT l’arrivée des prédateurs. Réagir après la première attaque c’est réagir beaucoup trop tard sachant qu’il faut comme je vais l’expliquer par la suite plusieurs années pour former une meute de chiens de protection efficace. Mettre en place des chiens dans une situation de stress aigu, presque inévitablement des chiots, ne solutionnera pas le problème de prédation à court terme. Les chiots seront même des proies faciles pour les loups. Il est donc très important de se préparer à l’avance et dans le calme. Qui plus est avec la recrudescence de vols d’animaux en plein champs la présence de chiens de protection devient pratiquement une nécessité, même en l’absence de prédation.
 
 
Créer une meute de chiens de protection
 
Tout comme les loups fonctionnent dans une meute sous la responsabilité d’un couple reproducteur, il est nécessaire pour le berger débutant en chiens de protection de démarrer avec un couple de chiens pour créer sa meute. Les chiots devront provenir de deux lignées différentes afin d’éviter toute consanguinité. Pour un chien de race avec un patrimoine génétique connu, que le chiot naisse au milieu d’un troupeau n’est ni nécessaire ni suffisant. Cela est juste un facteur favorable parmi d’autres. Il peut donc être intéressant de rechercher de la nouvelle génétique auprès d’éleveurs de chiens qui auront su conserver les qualités originelles de leur race et il en existe que ce soit en Montagne des Pyrénées, Kangal ou Mâtin Espagnol pour les races que je connais bien.
 
Le calcul suivant est volontairement simpliste et uniquement théorique sachant que le fossé entre la théorie et la réalité peut relever du gouffre, il donnera néanmoins une idée du temps nécessaire à la création d’une meute en se basant sur l’objectif de protéger un troupeau de 1000 brebis.
 
Sur la base de mes hypothèses déjà évoquées la meute « idéale » pour protéger 1000 brebis serait donc composée au minimum de 7 chiens adultes + les jeunes de renouvellement. Voyons la progression de la meute à partir de l’achat de 2 chiots :
 
Année 0 : achat de 2 chiots de 3 mois, 1 mâle (M1) et 1 femelle (F1) qui seront élevés ensemble. Ils proviendront de 2 lignées différentes
La meute A0 est composée de 2 jeunes chiens
 
Année 1 : c’est l’année de croissance des chiots qui sont toujours en formation …
La meute A1 est composée de 2 jeunes chiens
 
Année 2 : la formation continue, la chienne F1 mettra au monde sa première portée. 3 chiots seront conservés 2 mâles [M2 et M3] et 1 femelle [F2] destinée à prendre la suite de sa mère ou à la remplacer en cas d’accident.
La meute A2 est composée de 5 chiens sans expérience. Son efficacité est donc très limitée.
 
Année 3 : les 2 premiers chiens M1 et F1 sont maintenant opérationnels mais il leur faut acquérir l’expérience du terrain. Ils ne sont pas encore capables de former entièrement leurs 3 premiers jeunes [M2 M3 et F2] qui sont en première année de formation.
La meute A3 est composée de 5 chiens dont 2 chiens opérationnels mais l’efficacité de la protection reste encore très limitée du fait de la présence de 3 chiots.
 
Année 4 : la chienne F1 mettra au monde sa deuxième portée. 2 chiots seront à nouveau conservés 1 mâle [M4] et 1 femelle [F3]. Les chiots M2 M3 et F1 terminent leur deuxième année de formation, ils entrent dans l’opérationnalité
La meute A4 est composée de 7 chiens : 4 mâles et 3 femelles. L’objectif est atteint en termes de nombre mais pas en terme d’efficacité car la meute est encore très jeune et manque d’expérience dans son fonctionnement, les chiens les plus âgés n’ayant que 4 ans.
 
Année 5 : les 2 premiers chiots ont maintenant atteint l’âge de 5 ans et rentrent dans la catégorie des chiens « très expérimentés ». Ils sont capables de former et de protéger des chiots et des chiens plus jeunes. Leurs jeunes M2 M3 et F2 rentrent dans la catégorie « chiens expérimentés » et les petits derniers M4 et F3 sont en formation initiale.
La femelle F2 pourra être accouplée avec un mâle extérieur et donner naissance à une portée destinée à la vente. Une femelle de cette portée pourrait être également conservée F4. La mise à la reproduction de F2 permet de tester les qualités maternelles de la lignée. On peut ainsi observer le comportement de 3 générations en lignée femelle F1, sa fille F2 et sa petite fille F4. L’information commence à être pertinente et cette lignée peut alors soit être conservée soit éliminée si ses défauts sont supérieurs à ses qualités.
La meute A5 est composée de 8 chiens : 4 mâles et 3 femelles + 1 chiot femelle. L’objectif est atteint en termes de nombre et son efficacité s’améliore avec 5 chiens opérationnels et 3 jeunes en formation pour en assurer le renouvellement.
 
Année 6 : La meute est enfin opérationnelle avec 7 chiens adultes au travail (M1 F1 M2 M3 F2 M4 F3) sa structure finale est atteinte. Il est maintenant temps de penser au remplacement des 2 premiers d’origine. Selon les qualités observées dans la lignée créée pour ce troupeau spécifique, différentes hypothèses peuvent être envisagées pour choisir le remplacement des 2 chiens d’origine et sécuriser la meute. Je vous propose la suivante si le berger est satisfait des qualités de travail de ses premiers chiens et si les chiennes sont bonnes reproductrices et bonnes mères.
Comme 3 femelles sont en âge de reproduire F1 F2 F3 et potentiellement plus tard F4, il sera judicieux d’introduire 2 nouveaux chiots mâles M5 et M6 (frères de portée d’une lignée ayant fait ses preuves au travail) d’une origine génétique différente. Le futur remplaçant de M1 sera alors celui présentant le plus de qualités morphologiques et comportementales.
La meute A6 est composée de 10 chiens : 6 mâles et 4 femelles dont 3 chiots (F4, M5 et M6). Cette meute est maintenant très opérationnelle avec 5 chiens « très expérimentés », 2 chiens « expérimentés » et 3 jeunes en formation.
 
 
En résumé
 
Pour un troupeau de 1000 brebis, il faut un minimum de 6 années pour constituer une meute à partir de l’achat de 2 chiots de départ. Dans cette démarche j’ai choisi de mettre en place une lignée maternelle c’est-à-dire que le berger produit toutes les femelles de la meute. Afin d’éviter la consanguinité et les inconvénients qui l’accompagne, il est nécessaire d’introduire au moins un chiot mâle d’un autre sang tous les 5 ans. Il deviendra le futur reproducteur mâle de la meute. Bien sûr d’autres options sont possibles en fonction de la disponibilité de chiots et de chiens sur le marché. Cependant il est extrêmement rare de trouver des chiens adultes de qualité à vendre d’où l’intérêt de créer sa propre meute de chiens de protection adaptée à un environnement particulier.
 
De récentes études ont montré que la castration totale (enlèvement de tout l’appareil reproducteur) a des effets très négatifs sur la santé ultérieure des chiens. Les hormones sont en effet nécessaires pour une croissance harmonieuse des jeunes et dans la gestion de tout le métabolisme d’autant plus que les races de chiens de protection sont de grand gabarit et à développement tardif. Les chiens ne sont pas « finis » avant 3-4 ans, parfois plus pour les mâles.
 
Pour gérer la reproduction dans la meute il conviendrait donc de ne laisser qu’un seul mâle entier. Par sécurité il est possible de garder un fils entier du mâle reproducteur à la condition que la différence d’âge entre les deux soit au moins de 2 ans pour limiter les conflits.
 
Les autres mâles de la meute peuvent être alors vasectomisés. Les mâles entiers et vasectomisés protègent non seulement leur troupeau mais aussi les femelles de la meute. Leur motivation face aux prédateurs est ainsi encore plus forte. Dans cette configuration les femelles peuvent rester intactes. Si le berger souhaite limiter volontairement le nombre de chiennes potentiellement reproductrices, il conviendrait alors de réaliser une simple ligature des trompes sur celles qui seront écartées de la reproduction. Néanmoins il faut toujours veiller à conserver plus de reproductrices que nécessaire car des accidents peuvent se produire pendant la gestation ou la mise bas, et bien sûr pendant le travail sans compter les accidents de la route ... La mortalité des chiots peut aussi être très élevée en raison des épidémies de parvovirose, très nombreuses ces dernières années dans les Alpes. Enfin la castration a un impact très négatif sur la mue qui est fortement perturbée rendant les chiens beaucoup plus sensibles aux intempéries.
 
Dans les situations de très forte prédation il est tout à fait envisageable de mettre en place des meutes multi races pour bénéficier de la complémentarité des différentes races. Dans ce cas il sera plus simple de choisir une race principale qui sera reproduite par le berger et d’introduire des chiots des autres races qui ne participeront pas à la reproduction.

 
Pour pacifier la question du loup, le budget de l’Etat devrait être rééquilibré vers plus de prévention et moins d’indemnisations, donc une meilleure utilisation des chiens de protection. Devant l’évolution et l’expansion de la population de loups en France il est nécessaire d’encourager la création de meutes de chiens de protection et de diffuser une information pertinente auprès des éleveurs et des bergers. Tout comme il est nécessaire de mettre en place une filière de production de chiens de protection de qualité afin de répondre qualitativement à la demande des bergers et de leur permettre de démarrer ainsi dans de bonnes conditions la constitution d’une meute de chiens efficace.
 

© Mathieu Mauriès 2015


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