Droit de réponse à M. Jean-Pierre Lamic


Je viens de lire un article que vous avez publié intitulé « Le retour du loup : ce que l’on ne nous dit pas… » en date du 28 octobre 2017 http://www.voyageons-autrement.com/le-retour-du-loup-ce-que-l-on-ne-nous-dit-pas et je vais me permettre quelques remarques. Tout comme vous je suis partisan d’une troisième voie entre la destruction du loup et la destruction du pastoralisme. Scientifique de formation et d’expérience dans le domaine de l’élevage, je me suis installé comme éleveur ovins caprins il y a 17 ans et j’ai développé dans le même temps l’élevage et l’utilisation de chiens de protection.

Dans votre paragraphe « Apprendre à connaître le loup » vous évoquez le concept de dominant/dominé qui est totalement obsolète pour les biologistes modernes, il l’est d’ailleurs également pour le chien domestique. L’observation de loups captifs ne peut en aucun cas permettre de connaître leur comportement, leur vie sociale et leur mode d’organisation à l’état sauvage. Sur ce sujet je vous conseille le passionnant ouvrage de Gordon Haber qui a étudié les loups dans leur milieu naturel pendant 43 années (Among Wolves: Gordon Haber's Insights into Alaska's Most Misunderstood Animal). Gordon Haber y évoque la culture de la meute transmise de génération en génération et je rajouterai que c’est aussi le cas pour les meutes de chiens de protection qui protègent nos troupeaux. J’ai largement développé ce thème dans l’ouvrage de 360 pages que j’ai publié en 2016 « Le Montagne des Pyrénées, Chien de protection de troupeau, Elevage – Sélection – Education – Utilisation »

Vous citez aussi des observations de petites troupes de brebis sans berger ni chiens mais il faut savoir que les attaques de loups font éclater les troupeaux et que les bergers mettent des jours à retrouver les animaux égarés. Sans plus de détails précis sur ces animaux notamment le nom de leur propriétaire et leur origine, vos conclusions me semblent particulièrement hâtives.

Enfin vous citez également un film dans lequel un patou est pourchassé par deux loups au prétexte du rapport dominant/dominé.

Je suppose qu’il s’agit du fameux documentaire «Entre chiens et loups » réalisé sur des attaques nocturnes de loups dans le Mercantour … ? Un remarquable exemple de désinformation dont je fais une longue analyse dans mon ouvrage. Vous citez les Kangal comme des monstres ce qui est loin de la réalité lorsque les chiens sont bien éduqués. Là encore l’état français fait preuve depuis 25 ans d’une totale irresponsabilité. Les bergers ne bénéficient d’aucune information pertinente sur ce sujet et des mythes et légendes erronés courent les campagnes depuis tout ce temps rendant l’utilisation des chiens encore plus problématique alors que de réelles solutions existent. Malgré tout les chiens de protection ne sont pas infaillibles. Mais ils réduisent de façon significative les pertes des troupeaux attaqués par le loup.

Comme vous le dites à juste titre il est temps de sortir des oppositions stériles. Et je vous rejoins totalement sur le fait que la protection et l’encadrement des troupeaux est l’une des principales solutions à appliquer, à condition qu’elle soit faite de manière raisonnée. C’est tout le financement de la protection qui doit être revu pour coller à la réalité du terrain. Financer des mesures de protection à l’arrivée du loup sur un territoire, c’est déjà avoir 4 ans de retard relativement à leur efficacité.

Vous citez aussi des chiffres de mortalité de moutons attribuée à des chiens alors qu’aucunes statistiques précises n’existent sur ce sujet tout comme sur le nombre de chiens de protection d’ailleurs. Et d’autres chiffres sur ces mortalités de moutons avancés par France Nature Environnement qui ne sont que des spéculations … Il faut tout de même rester sérieux dans l’analyse qui est faite de la situation et cesser de produire des chiffres qui sortent de nulle part … même topo sur les indemnisations, les animaux non retrouvés ne sont pas indemnisés tout comme les animaux âgés alors qu’ils ont une réelle valeur économique. Les crédits accordés à l’achat des chiens sont ridiculement bas et ne permettent en aucun cas de financer des chiens de qualité d’où nombre d’incidents et altercations dus à une mauvaise génétique des chiens. Idem pour le nombre de chiens financés par troupeau qui ne correspond à aucune réalité. Les troupeaux sont donc sous protégés en raison de ces financements totalement inadaptés. Ce ne sont pas les chiens de protection qui sont en échec, c’est leur gestion.

Le retour du loup n’oblige pas certains éleveurs à changer leurs méthodes d’élevage, il provoque un véritablement bouleversement dont ils doivent assumer seuls toutes les conséquences, et elles sont très lourdes. Il ne s’agit en aucun cas d’un petit stress passager comme vous l’évoquez. Dans les nouvelles zones de colonisation du loup, les éleveurs sont tout simplement abandonnés à leur sort par une administration aussi réactive qu’un steak congelé. Un chien de protection n’est pas opérationnel avant ses deux ans et encore faut-il qu’il soit élevé avec des adultes compétents qui assureront son éducation et sa protection. Sans la présence de chiens adultes formateurs il faut compter plutôt trois ans et cela demandera beaucoup d’implication au berger. Le chien de protection c’est une charge de travail supplémentaire et elle est énorme. Comme je l’ai écrit dans mon livre, le chien de protection est une source inépuisable de tracas pour les bergers sans que cela remette en cause leur utilité.

Il faut cesser de dire que les éleveurs bénéficient d’aides conséquentes. C’est faux, et obtenir ces aides est un vrai parcours du combattant. Et je ne parle même pas des délais de paiement … Il y a sans aucun doute des abus mais ils ne sont en rien représentatifs de la situation que vivent la plupart des éleveurs au quotidien.

Vous dites que le loup est un animal craintif pourtant il n’hésite plus à attaquer à la sortie des bergeries et en présence des humains et des chiens (en sous-effectif dans ces cas). Il faut bien reconnaître au loup une très grande intelligence. Le professeur Valerius Geist, éthologue de l’Université de Galgary au Canada, et spécialiste du loup, décrit de façon précise dans ses écrits le phénomène d’habituation des loups qui les conduit à fréquenter de plus en plus régulièrement les territoires humains. Il décrit en 7 étapes le processus qui va conduire les loups à attaquer l’homme (voir page 182 et suivantes de mon livre). Nous sommes en plein dans ce processus avec des loups surprotégés depuis plusieurs générations.

Sur le terrain je constate de nombreuses incivilités de la part des randonneurs sans compter celles des VTT, motos, quads et autres engins motorisés qui n’ont que faire du travail des bergers et qui effraient et dérangent les troupeaux sans le moindre scrupule – ou dans la plus grande ignorance – provoquant par la même une légitime réaction des chiens de protection. J’ai déjà vu des promeneurs jeter des cailloux sur mes chiens qui demeuraient derrière la clôture simplement parce qu’ils aboyaient, des gamins qui excitaient mes chiens pour les faire aboyer sous les yeux complaisants de leurs parents et d’autres aller directement porter plainte contre moi à la gendarmerie alors qu’il n’y avait eu aucun contact direct avec mes chiens qui sont des chiens bien équilibrés … J’en passe et des meilleures. J’ai même été contraint de déménager dans une autre région – moins touristique – pour préserver la tranquillité de mes animaux et de mes chiens de protection.

Lorsque le loisir devient prioritaire sur le travail des paysans je trouve qu’il y a vraiment des questions à se poser sur le sens de notre société.

Bien cordialement

Mathieu Mauriès

Elevage du Hogan des Vents