S'installer comme Eleveur


J’ai 64 ans. Le temps a emporté les années comme le Mistral de ma Provence mon enfance. Il y a 58 ans j’achetais du haut de mes 6 ans ma toute première brebis Mérinos d’Arles. J’avais économisé de la vente des œufs de mes poules à toutes les voisines du quartier. Je m’en souviens encore, 300 Francs stockés sous mon lit dans une boîte en carton. De mes rêves j’ai fait une réalité. Le bonheur ce n’est pas de vivre sans problème, le bonheur c’est de vivre chaque instant avec son cœur malgré les difficultés. Je suis heureux.

De nombreuses saisons plus tard, j’arrive à l’âge de transmettre, en toute humilité, tellement je me suis ramassé de gamelles. Je parle avec mon cœur et avec sincérité. A chaque fois que je suis tombé je me suis relevé, mes genoux sont bien rapés. Mon cœur porte de nombreuses cicatrices mais il bat toujours. La Passion te fait souvent faire des trucs bien bien couillons je peux te le garantir. Et l’adage selon lequel le cordonnier est le plus mal chaussé est rétrospectivement, criant de vérité ! Mais la Passion n’a jamais cessé, aussi forte à 64 ans qu’à 6 ans, le berger est dans mon sang. Mes brebis sont le sel de ma Vie.

Mes textes ne sont pas la vérité, ils sont mes textes, et je les partage en espérant qu’ils puissent éviter certaines erreurs – que j’ai commises – à d’autres et rendre le monde un peu meilleur pour ceux et celles qui consacrent leur vie aux animaux et pour les animaux eux-mêmes. Ils sont mes compagnons de chaque instant.


Etre éleveur c’est s’habituer à vivre avec de grandes douleurs.

Dans une journée tu as 3 bonheurs et 3 malheurs disait un pasteur mongol.

Je trouve que c'est une excellente définition du métier d'éleveur.

L’élevage n’est pas un long fleuve tranquille, loin de là.

« Si tu veux être Eleveur dans le sens le plus noble de ce mot, trouve le cycle et trouve le rythme

qui enverront la plus belle Energie dans l’Univers. »

Mathieu Mauriès, 2016


Depuis plus de 40 ans j’ai vu passer quantité de plantes incroyables, de races nouvelles, de croisement géniaux, de produits extraordinaires, de recettes miracles ou de personnages d’apparence charismatique censés supprimer tous les problèmes d’un élevage de façon miraculeuse avec peu d’efforts … Sachez qu’IL N’EXISTE PAS DE SOLUTIONS MIRACULEUSES ! La réussite n’est jamais que provisoire, elle demande une incessante remise en cause et BEAUCOUP de travail au quotidien. Etre éleveur c’est prendre chaque jour des risques. Il n’existe pas de raccourcis …


PREPARATION DU PROJET

  • Rédiger votre projet sans limitations et le confronter à des personnes différentes pour avoir leur point de vue sur sa pertinence. Cette étape doit durer au moins une année.
  • Lister vos forces et faiblesses, et adapter votre projet en conséquence.
  • Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ! Diversifiez-vous dans des activités qui se complètent (ou pas) et qui vous passionnent.
  • Lire des livres, regarder des DVD pour comprendre les tenants et les aboutissants, rencontrer des éleveurs différents. Connaître l’histoire de notre Agriculture.
  • Trouver un Mentor pour vous guider sans vous téléguider.
  • Ne pas se faire piéger dans le système DJA … Ce que l’on vous donne d’une main on vous le reprend de l’autre. Pour vous faire une bonne idée par vous-même, demandez à 10 installés avec la DJA comment cela s’est passé ? La DJA sert à faire tourner un système (chambre d’agriculture, MSA et compagnie) et pas à aider les nouveaux installés.
  • La MSA est une machine à tuer les Paysans, cotisations exorbitantes pour des services de merde et une retraite largement en dessous du seuil de pauvreté. Prévoyez de faire votre propre retraite et envisagez le passage en société (SAS, SASU … avec un cabinet comptable qui connaît bien l’agriculture). Le choix d’un statut juridique est très important relativement aux charges sociales (Cf. la MSA qui réclame chaque année 2500 à plus de 3000 € selon les départements même en l’absence de revenu agricole). La création d’un société type SASU peut permettre de limiter les dégâts.
  • Faire petit et faire bien.
  • Ne pas travailler seul(e) et pour autant ne pas s’associer = collaborer et mettre TOUJOURS au clair et sur papier toute collaboration en prévoyant systématiquement une clause de rupture du contrat et la façon de la gérer.
  • Créer des communautés de pensée et de Vie, évitez l’isolement. L’agriculture doit être envisagée comme une mise en synergie de différentes activités agricoles sur un territoire (maraîchers, éleveurs, arboriculteurs, céréaliers …) et aussi non agricoles (formation, éducation, arts, transformation et vente des produits …).
  • La seule prévision économique valable, c’est la prévision de la catastrophe ! Prévoir le pire : quelles seront vos solutions de sortie ?
  • Pour analyser la faisabilité de votre projet, il est important de pouvoir aligner sur 5 années au moins et pour chaque activité que vous envisagez :
- Un budget des investissements nécessaires (matériel, animaux, plantes …)
- Les coûts de fonctionnement
- Un prévisionnel de recettes
- Et un compteur temps journalier pour chaque activité et à chaque saison pour toutes les taches incontournables comme nourrir les animaux par exemple ou récolter les légumes.

Ensuite pour chaque mois de chacune des 5 années il faut totaliser ces 4 éléments et vérifier que cela est cohérent avec votre budget financier et que la charge de travail est compatible avec le temps disponible. Gardez en tête qu’entre la prévision et la réalité il y a souvent un gouffre …

  • Dans votre projet ce n’est pas le lieu qui doit définir les activités à mettre en place mais l’inverse. Il faut d’abord élaborer votre projet technique et rechercher ensuite un lieu qui lui soit adapté. Trouvez un endroit isolé sans voisins proches et vous éviterez beaucoup d’ennuis.
  • Nourrissez votre âme avec la beauté de la Nature. Dans les moments difficiles, faire des photos et les partager m’a beaucoup aidé à prendre conscience de toute cette beauté qui m’entoure et à retrouver de l’énergie.
  • J’ai déménagé ma ferme 4 fois et je dirais qu’il faut 5 bonnes années pour se faire accepter dans un nouvel endroit ... Il faut de la patience et de la bonne volonté ! Il est important de se présenter et de se faire connaître auprès de sa nouvelle communauté.


LES IMPONDERABLES

  • Le climat
  • Les épidémies
  • La réglementation européenne … et française qui fait souvent du zèle.

Avec les animaux il y a TOUJOURS des problèmes, il faut apprendre à vivre avec et savoir prendre du recul.
 
 
LE TROUPEAU & LES ANIMAUX 

  • Choisir des animaux de la meilleure qualité possible (origines génétiques, garanties sanitaires comme indemne de CAEV pour les chèvres …). Monter un troupeau de qualité demande 20 ans mais il suffit de 2 ans et de mauvais choix pour le détruire ... L’élevage n’est pas fait pour les personnes pressées !
  • Soyez rigoureux dans la protection sanitaire de votre lieu.
  • Créer des rythmes avec les animaux et surtout respecter ces rythmes. CHAQUE JOUR la même chose, de la même façon, à la même heure avec les mêmes personnes.
  • Apprendre à tuer et savoir tuer. Apprendre à gérer la mort. Apprendre le lâcher prise et accepter plutôt que de se révolter. Achetez un pistolet d’abattage tout de suite. 
  • Apprenez à utiliser votre propre corps et vos sens comme des outils de mesure des paramètres biologiques indispensables au bon fonctionnement de votre élevage.
  • Développez et suivez votre intuition …
  • Prenez le temps d’observer vos animaux afin de détecter les problèmes
  • Apprenez à nourrir des ruminants et pas des cochons, un herbivore mange de l’herbe !
  • Un éleveur élève en premier lieu des microbes, qu’ils soient dans l’environnement ou dans l’animal. Le principe est de travailler AVEC la Nature donc tu ensemences le milieu (les litières et le tube digestif des nouveaux nés) avec de bons microbes qui vont prendre la place et limiter la prolifération des microbes pathogènes et les maintenir à un niveau suffisamment bas pour qu'ils n'aient pas d'effets négatifs ! On est à l'opposé de la stratégie " moderne " qui consiste à stériliser le milieu et les animaux à grands coups d'antibiotiques, vaccins et autres désinfectants pour tuer les microbes pathogènes (mais on tue aussi les bons microbes qui sont nécessaires à l'animal et on sélectionne des pathogènes de plus en plus résistants).

 Entourez-vous de praticiens ouverts sur les soins alternatifs, branchez-vous sur les réseaux alternatifs concernant l’élevage …


TRUCS & ASTUCES de la ferme :
J’oubie régulièrement de fermer le robinet de l’eau quand je remplis mes abreuvoirs car je fais toujours mille choses en même temps. Parfois l’eau coule toute la nuit avant que je le réalise … J’ai enfin trouvé une astuce Low-Tech pour résoudre ce problème. J’accroche au robinet un bracelet que je mets à mon poignée dès que j’ouvre l’eau. Tant que le bracelet est à mon poignet je sais que l’eau coule ! Quand je vais fermer le robinet je remets le bracelet à sa place. Je suis sûr d’avoir fait bien des économies depuis !


LES CLES DU SUCCES

La première règle en élevage est qu’il n’y a pas de règles !

  • Aimer son activité !
  • Avoir de bonnes clôtures … c’est-à-dire qui maintiennent troupeau et chiens de protection dans le périmètre désigné. Les clôtures sont un investissement prioritaire. La périphérie de l’exploitation doit être clôturée en grillage solide. Si vos animaux sortent, le problème c’est la clôture, pas les animaux. 
  • Avoir une bonne formation théorique de base sur l’alimentation des animaux, la production des fourrages, la transformation. On ne devient pas éleveur en suivant une formation de quelques mois. La formation c’est tous les jours jusqu’à son dernier jour. Il faut beaucoup d’humilité. L’élevage ne fonctionne pas avec des recettes toutes faites, il faut arriver à s’intégrer dans un milieu complexe où se jouent des équilibres subtils.
  • Ne pas avoir peur de travailler 10 à 15 heures par jour (selon les saisons) tous les jours … sinon choisir un autre métier.
  • Avoir un bâtiment pratique et bien conçu pour limiter ses efforts, confortable pour les animaux. Bien penser : aux ouvertures, larges et faciles à ouvrir, à la possibilité de faire des lots d’animaux, à la distribution de l’eau (attention au froid, attention aux rats qui peuvent détruire les conduites). Un mauvais bâtiment est un tueur … d’animaux et aussi d’hommes (par épuisement physique et psychologique).
  • Vivre chaque seconde, se souvenir chaque matin de l’incroyable chance que l’on a de vivre et travailler avec des animaux.
  • Tester le projet avant de se lancer pour de bon
  • Faites-vous des petits plaisirs, c’est bon pour le moral
  • Vous n’aurez qu’une seule Vie (pas une vie professionnelle et une vie privée) les animaux c’est 24/24 7/7. Soyez assuré(e) que votre conjoint(e) en est bien conscient (autant que peut se faire).
  • Viser 2 jours de liberté par mois et partir … même à quelques km.
  • Avoir chez soi un endroit confortable pour se ressourcer, c’est indispensable.
  • Faire connaître son activité (site Web …)
  • Produire et transformer avec Amour
  • Avoir de bonnes installations de travail, confortables et pratiques
  • Investir dans de très bons habits de travail pour se protéger des intempéries, du froid, de la pluie, de la chaleur. Prendre toujours des bottes deux tailles au-dessus de votre pointure.
  • Prenez soin des petits détails (eau propre … )


Equation du succès = compétences & force de travail + bâtiments + animaux + commercial + gestion administrative + famille (conjoint / enfants)
Si l’un des éléments est défaillant c’est tout le système qui s’écroule …


Quelques indispensables à voir et à lire AVANT le projet et sa rédaction


PAYSAN RESISTANT

LIVRE

Benoît Biteau
Editions Fayard


LA REVOLUTION D’UN SEUL BRIN DE PAILLE

LIVRE

Masanobu Fukuoka
Editions Guy Trédaniel


SEMER DANS LE DESERT

LIVRE

Masanobu Fukuoka
Editions Guy Trédaniel


UNE AUTRE FIN DU MONDE EST POSSIBLE

LIVRE

Pablo Servigné, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle
Editions du Seuil


COMMENT TOUT PEUT S’EFFONDRER

Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes

LIVRE

Pablo Servigné et Raphaël Stevens
Editions du Seuil


ON A 20 ANS POUR CHANGER LE MONDE

LIVRE

Maxime de Rostolan
Editions Larousse


PERMACULTURE

GUERIR LA TERRE, NOURRIR LES HOMMES

LIVRE

Perrine et Charles Hervé-Gruyer
Editions Actes Sud


VIVRE AVEC LA TERRE

LIVRE (3 tomes)

Perrine et Charles Hervé-Gruyer
Editions Actes Sud


SANTE ANIMALE ET SOLUTIONS ALTERNATIVES

LIVRE

Gilles Grosmond
Editions France Agricole


LA SOBRIETE HEUREUSE

LIVRE

Pierre RABHI
Editions Actes Sud


VIVRE AVEC LA FORET ET LE BOIS
PORTRAITS D’ACTEURS ENGAGES

LIVRE

Pascale Laussel
Editions Relier – Réseau pour les alternatives forestières


PLUTOT NOURRIR
L'APPEL D'UNE ELEVEUSE

LIVRE

Clément Osé & Noémie Calais
Editions Tana


TOUT EST POSSIBLE (The Biggest little Farm)

DVD

John JESTER


UN MONDE NOUVEAU : RESISTER – S’ADAPTER – REGENERER

DVD

Thierry ROBERT & Cyril DION


LES MAINS DANS LA TERRE - NAISSANCE D'UN ECOVILLAGE

DVD

Antoine TRICHET


LES CHEVRES DE MA MERE

DVD

Sophie AUDIER


SOLUTIONS LOCALES POUR UN DESORDRE GLOBAL

DVD

Coline SERREAU


LES MOISSONS DU FUTUR

DVD

Marie-Monique ROBIN


SACREE CROISSANCE

DVD

Marie-Monique ROBIN


SACRE VILLAGE ! Ungersheim en transition

DVD

Marie-Monique ROBIN


NOS ENFANTS NOUS ACCUSERONT

DVD

Jean-Paul JAUD


LE VERGER PERMACULTUREL : AU-DELA DU BIO

DVD
http://www.permacultureorchard.com/fr/produit/le-verger-permaculturel-au-dela-du-bio-dvd-francais/

Stefan SOBKOWIAK (Québec)


LE JARDIN DE LA LIBERTE (2004)

Annick Bertrand & Yves Gillen

https://www.youtube.com/watch?v=cl81-zqsz0U



HISTOIRE VRAIE : les associations … Bon ou mauvais choix ?

 
TEMOIGNAGE de Christel DJEDAINI
La Chèvrerie des Simmonières
41130 Billy


Merci à elle de son honnête témoignage reproduit avec son aimable autorisation.

 
Le 1er Janvier 2022 était une date particulière pour moi.

En effet cela a fait 15 ans que je me suis installée. 15 ans de travail acharné, de passions, de rencontres belles et moins belles, de plaisirs, d'échanges, d'évolution, mais aussi 15 ans de difficultés en tout genre...

15 ans qui méritent une petite rétrospective, alors accrochez vous je me lance:

Dès la fin de mon BTS PA je voulais m'installer, mais pas dans les chèvres, plutôt orientée chevaux et chiens.

Un travail dans une chèvrerie ( 400 chèvres en transformation fromagère Ste Maure ) en Touraine, m'a fait changer d'avis pour les chèvres.
C'était décidé, moi la nana née sur la Côte d'Azur non issue du milieu agricole j'aurai des chèvres et je ferai du fromage !

Le parcours à l'installation commence, je fais mon stage dans une écurie de chasse à courre ( je sais rien à voir) , nous trouvons une " ferme " dans le sud du Loir et Cher, l'étude prévisionnelle est lancée, je bosse en parallèle dans une laiterie / fromagerie à côté de mon lieu d'installation , et ça y est la construction des bâtiments est lancée, elle débutera en Juin 2006 et se terminera seulement 3 mois plus tard!
Les bâtiments arrivent en kit sur des semis remorque.

1 200 m2 sortent du sol, qui était il y a quelques mois en arrière un champ en friche. 3 mois de travail intensif de mon "père", de mon grand frère, de mon compagnon de l'époque et de moi-même (en plus des soins de mes chèvres que j'avais déjà acheté et que j'allais traire 2 fois par jour chez les anciens propriétaires à 15 kms de chez moi)

1 er Janvier 2007 date officielle de mon installation. 200 chèvres en transformation fromagère...seule.....

Sur le papier de l'étude prévisionnelle réalisée par la Chambre d'agriculture ( que l'on payait a l'époque plus de 2000 euros ) tout était merveilleux et tout semblait si facile à réaliser. En réalité ça a été beaucoup moins évident.

Prise dans l'euphorie de l'installation et la quantité de travail que ça représentait pour une personne seule, je me suis laissée embarquer dans ce tourbillon les yeux fermés...200 chèvres à traire et à soigner ça représente pas mal de boulot pour une personne seule, surtout qu'il faut construire la fromagerie car l'étude prévisionnelle prévoit que je ferai du fromage dans 6 mois ! Et que je pourrai payer un salarié à mi temps : ce qui n'est jamais arrivé....

2 ans plus tard je commence enfin à faire du fromage. Je suis surmenée, trop de charge de travail, trop de paperasse trop de problèmes dans la sphère privée à gérer....le cercle infernal commence. Je bosse dur, mes chèvres sont bien soignées et je fais du bon fromage. Mais même si le travail ne me fait pas peur je ne peux pas être partout et la paperasse est mise de côté...

Je suis submergée par les factures et la paperasse qui s'accumulent, le seul moment où je peux classer mes papiers est le soir, mais le soir je suis éreintée et les papiers sont mis de côté : grosse erreur!

Mais bon mes chèvres vont bien et mon fromage est excellent...je continue à bosser dur sans (vouloir) voir les signaux d'alerte qui commencent à clignoter fort. Ca va s'arranger... Un ami éleveur de brebis me fait sortir de ma torpeur et me conseille de parler de mes difficultés à des associations et de demander mon redressement judiciaire. Beaucoup d'autres me le déconseillent et me font peur alors je mets cette idée dans un tiroir de mon cerveau.

Les années passent et tout s'empire, le cercle infernal est bel et bien lancé et je ne peux plus l'arrêter. Je n'arrive plus à payer mes factures, je ne peux plus nourrir mes chèvres comme il faudrait, elles font moins de lait, je vends moins de fromages, moins de vente et je ne peux plus payer mes factures...la boucle est bouclée.

Pourtant je bosse tjrs aussi dure et ma détermination est intacte mais si je continue ainsi je vais droit dans le mur.

Je demande de l'aide à la Chambre d'agriculture qui m'a installée, qui au lieu de me proposer des solutions me pousse à vendre mes bâtiments " beaucoup de jeunes sont prêts à s'installer et racheter tes bâtiments".

Je demande de l'aide à ma banque qui me piétine.

Je demande de l'aide à la laiterie où je vendais mon lait et mes fromages qui me proposent de me racheter mes bâtiments (la blague !! )

Désespérée, je prends contact avec l'ancien président de "solidarité paysan" , association dissoute car plus assez de personnes pour gérer.
Ce Grand Monsieur qui a dévoué sa vie à aider les agriculteurs en difficulté va faire tellement pour moi, c'est aujourd'hui encore si incroyable... il va m'aider financièrement mais pas seulement , il va m'accorder toute sa confiance et son soutien, il va reprendre ma compta abandonnée depuis 2 ans, il va m'aider à monter mon dossier de RJ et il va m'accompagner au Tribunal à chaque audience. Il va également mettre le doigt sur la plus grosse erreur de mon installation : le technicien qui a fait mon étude prévisionnelle à tout simplement oublié de chiffrer tout ce qui était terrassement et maçonnerie de mes bâtiments, ce qui représente 1/3 du coût de mes installations et correspond quasi à l'euro près a ce que je dois a mes fournisseurs...

Un autre Grand Monsieur sera à mes côtés et reprendra le relais. A l'époque il est directeur d'un centre de gestion, aujourd'hui il est à la retraite mais il est tjrs là à mes côtés, d'un soutien sans faille et surtout il est devenu un ami cher. Il est le père que j'aurai voulu avoir.

La demande de RJ est validée en 2014 après une multitude d'audiences où j'ai du me battre comme une lionne. Les magistrats et le mandataire m'ont confié qu'ils n'avaient jamais vu quelqu'un d'aussi déterminé et pugnace que moi

Malgré le redressement judiciaire je n'arrive pas à remettre la ferme à flots, je ne créais plus de dettes mais les charges sont trop lourdes et les chèvres ne produisent plus de façon optimum.

Les naissances de mes deux merveilleux petits Hommes et le fait que je les élève seule, mais aussi de gros soucis perso viennent s'ajouter aux soucis financiers de la ferme. Je bosse dur quand même, je garde la tête haute, je me bas et me débat, je cherche des solutions...

Une connaissance eleveuse de chèvres en liquidation judiciaire me propose son aide pour pourquoi pas s'associer. Malheureusement malgré toute sa bonne volonté et ses compétences elle est très mal accompagnée et conseillée et notre entente sera de courte durée .

Je publie des annonces pour trouver un ou une associée, je rencontre pas mal de personnes intéressées, puis une personne me contacte et insiste pour me rencontrer. Le lendemain elle est chez moi et s'impose pour 3 jours (à savoir que j'étais dans la période de ma vie la plus sombre, fatiguée physiquement mais surtout moralement). Cette dame débarque alors chez moi et se pose en sauveuse, elle a du bagout, elle a toujours le sourire, elle veut m'aider, elle m'adore, elle adore mes enfants...bref...je me laisse embarquer, 15 jours après elle déménage avec son Mari et sa fille et réussi à me persuader de les accueillir chez moi dans ma maison où je vais les héberger gratuitement. Le projet d'association est lancé, les statuts sont quasi signés mais mes yeux s'ouvrent et je découvre peu à peu la supercherie...

Ces gens là sont des escrocs, partout où ils sont passés ils ont arnaqué les gens . Ils sont interdits bancaires et ont les huissiers aux fesses, qui viennent même jusqu'à chez moi. Une fois démasqués ils disparaissent de ma vie quasi du jour au lendemain et c'est tant mieux ! Mais même si je suis soulagée de ne pas m'être associée à ces personnes c'est malgré tout une nouvelle déception amicale et encore un gros coup au morale.
Mais je tiens bon, je ne baisse pas les bras et je continue à chercher.

Une personne me contacte alors sur fb. Me sachant très concernée par les violences faites au femmes et aux enfants, elle se dit victime de violence conjugale avec sa fille et me dit qu'elle est prête à tout quitter pour bosser avec moi et est hyper emballée par mon projet d'accueillir des victimes de violences conjugales et intra-familiales à la ferme. Encore une fois je fonce tête baissée, je vais les chercher en Bretagne les héberge chez moi et là c'est le drame. Cette personne qui se présentait comme victime était en fait la bourreau.

Elle maltraitait physiquement et psychologiquement sa fille et le père de sa fille. Je fais un signalement et je coupe court à notre projet d'association.

Encore un coup dur. C'est de plus en plus dur, il faut payer l'annuité de mon RJ je cherche je cherche...

Ma Maman, elle aussi sera, et est toujours d'un soutien sans faille. Si je suis encore là si forte c'est aussi et surtout grâce à elle.

En parallèle, un ami agriculteur que je connais depuis longtemps et qui connait parfaitement ma situation me propose son aide.
J'ai depuis toujours beaucoup de respect et d'estime pour lui et je lui fais totalement confiance.

Il me propose de s'associer avec moi sous certaines conditions dont celle où ce sera lui le gérant, il sera majoritaire à plus de 50 pourcent et il ne travaillera pas, il classera juste les papiers, et celle de trouver un 3ème associé pour que je ne travaille plus seule.

( Une amie qui ne supporte plus son boulot décide de changer de vie, et malgré tous mes avertissements sur la dureté du travail à la ferme, prend la décision de s'associer avec nous.) J'ai le couteau sous la gorge, je ne peux pas refuser une telle offre , c'est ma dernière chance de sauver ma ferme et j'ai tellement d'amitié et de confiance envers cet homme que j'accepte sa proposition et l'EARL est créée en Juin 2019 ( il faut savoir que juste avant la création de l'EARL cet homme à essayé de me pousser à me mettre en liquidation judiciaire afin qu'il puisse racheter mes bâtiments pour quasi rien et repartir, selon lui, sur de nouvelles bases sans dettes...avec du recul je me félicite de ne pas avoir accepté ce deal...)

La solution que j'ai imaginé pour sauver ma ferme est que je mette à disposition mes bâtiments à l'EARL ( dont je fais partie ) et en échange l'EARL me paye un loyer ( donc je paye également une partie de ce loyer ) qui me permettra de payer mon annuités de RJ.
Tout le monde est d'accord avec ça , statuts et contrat de mise à disposition sont signés, 150 chèvres sont achetées grâce à notre affineur qui nous accorde sa confiance et la ferme renaît de ses cendres.

Nous travaillons 7 jours sur 7, plus de 10 h par jour sans répit pour 0 rémunération ( ça aussi c'était une des conditions de notre gérant pour qu'il m'accorde son aide, condition que j'ai accepté sans broncher car tout est bon pour sauver ma ferme et puis je travaille sans rémunération depuis tellement d'années que ça ne me change pas vraiment). C'est bien ça réduit les charges et ça optimise le résultat. Malheureusement mon amie associée n'arrive pas a suivre le rythme et la surcharge de travail, ça commence à être compliqué...moi je tiens le coup, comme d'habitude je suis déterminée, je donne tout, malgré le rythme effréné et mes deux enfants en bas âge que j'élève totalement seule.

Notre gérant nous impose un salarié a temps partiel sans nous consulter. Lui sera payé, pas nous !

Notre gérant devient de plus en plus blessant, tyrannique, exigeant, insultant...l'ambiance est tendue...mon amie associée abandonne et notre salarié prend sa place.

Ce jeune homme a donc l'opportunité de s'installer sur une ferme qui tourne très bien avec de magnifiques bâtiments hyper fonctionnels pour un peu moins de 3000 euros ( rachat des parts de l'associée sortante ). Il a immédiatement droit à une rémunération mensuelle et touche même 20 % du résultat de 2020 alors qu'il a signé qu'en octobre 2020 ( encore une fois une décision du gérant ). Je crois que l'on peut dire que c'est plutôt une bonne situation pour un JA qui s'installe !

Je bosse, je bosse je donne tout mais je n'arrive plus à gérer la méchanceté et la mauvaise foi de notre gérant. Je suis triste et déçue de découvrir son vrai visage et de voir avec quel dédain il me traite. Sous couvert d'altruisme et de bienveillance, il se révèle être en fait tout le contraire. Ce n'est pas faute d'avoir été prévenue par des gens du coin qui le connaissent bien pourtant...

Je veux que ça s'arrête je veux qu'il parte. Qu'il récupère ses billes et qu'il s'en aille avant que mon respect pour lui soit totalement épuisé.
Il finit par partir officiellement en décembre 2020 et officieusement en mars 2021.

Ces 3 mois seront 3 mois de magouilles en tout genres avec notre ancienne comptable et de pression sur mon autre associé pour lui faire peur et le monter contre moi. Mais mon associé tient bon, même si malgré lui il rentre dans le jeu malsain de notre gérant et n'osera jamais lui dire en face tout ce qu'il pensait de lui et qu'il me confiait à moi. Il n'est pas très courageux mais bon tout le monde a des défauts alors je fais avec.

Une fois notre gérant parti il ne reste plus que mon associé et moi...ouf quel soulagement ! En plus l'EARL a généré un gros résultat en 2020 alors ça ne peut qu'aller bien.

Nous sommes à 50/50, co gérant avec la même rémunération.

La ferme tourne bien. Les chèvres font du lait je fabrique beaucoup de fromages, mes fromages sont beaux et bons ( d'après mon affineur ) tout pourrait être parfait mais....non!

Mon associé travaille de moins en moins ( je fais 10h par jour lui 5h pour la même rémunération ). Il fait de plus en plus mal son travail, je dois passer derrière lui chaque jour car les abreuvoirs ne sont pas nettoyés, les chèvres mortes ne sont pas sorties et mises au bac d'équarrissage, la salle de traite n'est pas nettoyée, les chèvres ne sont pas nourries correctement. Le soir il ne prenait même plus la peine de donner du foin car trop pressé de rentrer chez lui.

Résultat moi qui devait à la base se consacrer qu'aux fromages je devais tout gérer. Sans parler de sa compagne hyper directive et envieuse qui ne supportait pas qu'il travaille avec moi et se croyait chez elle a la ferme.

Et puis... ce jeune homme était très gourmand, trop gourmand...en plus de son installation particulièrement intéressante il voulait la moitié de mon bâtiment...et remettait en question les accords initiaux. S'en était trop! Après une longue réflexion j'ai décidé que ce serait mieux pour tout le monde de mettre fin à cette association. Je me suis rendue compte que l'association ce n'était pas pour moi, car comme dans un couple, trouver le bon partenaire est un long chemin et quand ce n'est pas le cas c'est l'enfer.

Je me dis qu'un(e) salarié(e) serait peut-être mieux ... le hasard faisant bien les choses, la vie remet sur ma route une jeune femme qui avait fait mon remplacement maternité quand j'étais enceinte de Liam, une super nana avec laquelle d'ailleurs j'avais gardé le contact. J'annonce alors à mon associé ma décision de mettre un terme à notre association, ça tombe bien car il a trouvé une ferme pour s'installer avec sa compagne. Super!

Voila plus de 6 mois que je gère seule l'EARL et que je bosse avec une salariée au top. La ferme tourne bien, l'ambiance au travail est au beau fixe, les chèvres vont très bien, les fromages sont toujours aussi beaux et bons, je gère la paperasse et je signe même les chèques.

Bon rien n'est encore gagné , car la sortie des deux derniers associés a mis à mal la trésorerie de l'EARL, surtout que l'on s'est rendu compte, avec ma nouvelle comptable, à quel point l'entourloupe de notre gérant et notre ex comptable était grosse : Stocks gonflés, factures anti datées etc... pour un résultat optimisé afin de repartir avec beaucoup plus d'argent que ce qu'il aurait dû obtenir...mais bon c'est comme ça...encore une énorme déception mais je ferme les yeux et j'essaye comme toujours de voir le côté positif. Car même si cet homme s'est révélé être un homme mesquin et malhonnête, c'est aussi, je dois l'avouer, en partie grâce à lui que la ferme a pu repartir et que je peux continuer à exercer mon métier que j'aime passionnément.

Alors voilà, pdt ces 15 dernières années j'ai pu constater à quel point les "vautours" guettent et s'engouffrent dans la moindre faille chez les personnes fragilisées par les épreuves de la vie , à ces gens là je leur dirai juste " quand la fleur est belle, ceux qui ont critiqué la graine ont du mal à l'apprécier - John Joos " . Heureusement pendant ces 15 années j'ai aussi , et c'est ce que je retiendrai, rencontré des personnes formidables qui ont cru en moi, qui m'ont fait confiance, qui m'ont aidé psychologiquement mais aussi financièrement ( je ne vous oublie pas ! ), qui m'ont soutenue et me soutiennent encore.

A toutes ces personnes ( famille, ami(e)s, clients etc...) je leur dis MERCI, je vous aime.

Ces 15 années m'ont appris à me connaître au plus profond de moi-même, elles m'ont appris à me battre et me battre encore, à ne rien lâcher. Un Grand Monsieur a dit un jour "tu ne sais pas à quel point tu es fort jusqu'au jour où être fort est la seule solution" et il avait raison.
Ces 15 années m'ont confirmé à quel point j'aime mon métier et à quel point je suis heureuse que mes enfants puissent grandir en ayant la chance d'avoir cette connexion avec la Terre, la nature et les animaux.

Je ferai mon possible pour que ça évolue dans ce sens encore longtemps, et faites moi confiance j'ai plein de projets en-tête.

Merci à celles et ceux qui auront pris la peine de tout lire et à très bientôt pour de nouvelles et belles aventures et de bons moments à partager.


© Mathieu Mauriès 2024